I. Les Douze Fils du Hasard
Elles ne me furent pas offertes. Elles me furent tolérées.
On me les remit comme on remet un secret interdit, après un jugement rendu par des forces que je ne voyais jamais, et dont je sentais pourtant le poids sur mon esprit. Ces cartes n’existent qu’une fois par siècle, gravées sur un cuir si fin qu’il semble respirer, et si noble qu’il aurait pu orner le trône d’un roi oublié.
Au verso, les effigies des Douze Dieux de l’Olympe surgissent en relief : chacune porte la patte de son dieu, la trace de sa volonté, de sa colère ou de sa sagesse. Elles observent et jugent les mains qui les tiennent, comme des phares dans la mer houleuse du destin.
Chaque carte est un fragment du hasard arraché à l’ordre du monde, une vérité que nul ne peut ignorer. Elles enseignent, guident et punissent à la fois, mais jamais sans exiger quelque chose en retour.
Nul ne sait vraiment d’où elles viennent. Certains murmurent qu’elles furent façonnées par un artisan disparu depuis des siècles, capable de lier l’essence d’un dieu dans un objet mortel. D’autres prétendent qu’elles appartenaient à une puissance oubliée, et que seul celui qui traverse l’ombre et le danger pouvait en devenir l’héritier.
Pour les obtenir, je dus pénétrer dans un lieu que le temps lui-même avait fui : un labyrinthe de corridors glacés et de pièges muets. Les ombres semblaient vivantes, et chaque pas risquait de rompre l’équilibre fragile entre hasard et fatalité. Au cœur de ce silence oppressant, les cartes m’attendaient, posées sur un autel de pierre noire. Leur lueur n’était pas celle du feu, mais celle d’une conscience étrangère, et l’effigie de Zeus sur le verso de la première me rappela que je n’étais plus seul : mon destin venait d’être lié à l’ordre d’un roi des dieux — et à la maîtrise incertaine de la chance et du hasard.
Depuis ce jour, elles sont devenues mon prolongement, mon instrument et mon jugement. Chaque partie que je joue est un hommage à leur volonté et à l’épreuve qui m’a permis de les mériter.

II. Rires dans le Labyrinthe
Je suis né là où les routes hésitent avant de devenir des chemins, dans une ville où les rires éclatent plus vite que les cris. Les rues étaient des scènes, chaque objet un instrument, chaque coin un théâtre. Mes parents, artistes ambulants, m’enseignèrent très tôt que le réel et l’illusion ne sont séparés que par le regard qu’on leur porte : ma mère jonglait avec les ombres et la musique, mon père inventait des jeux dont les règles changeaient selon le vent.
Je n’ai jamais vécu dans le luxe, ni dans la misère. Nous étions riches de curiosité, pauvres de certitudes. Les enfants autour de moi n’étaient pas que des compagnons de jeu, mais mes premiers adversaires et partenaires dans l’art de manipuler le hasard. Chaque journée ressemblait à un défi lancé par le destin, et chaque erreur m’enseignait quelque chose sur l’invisible, sur ce que le monde attend de ceux qui osent observer.
Avant de savoir compter, je savais voir.
Avant de lire, je savais jouer.
Très tôt, j’appris que le monde aimait être surpris — et qu’il punissait ceux qui croyaient le comprendre. Je passais des heures à inventer des énigmes, à plier l’ombre, à détourner l’attention, à créer des illusions pour surprendre, instruire ou émouvoir. Chaque carte, chaque pli de l’ombre, chaque note de musique me murmurait que le hasard n’est jamais neutre : il juge, il choisit, il révèle.
On me disait étrange, trop vif, trop curieux. Mais chaque regard intrigué, chaque sourire surpris, me confirmait que l’art et le jeu pouvaient transmettre ce que les mots refusent de dire : la morale, la prudence, la joie… et parfois l’inévitable conséquence de chaque acte.

III. Le Théâtre du Hasard
Je n’eus jamais de maître unique. La vie elle-même se chargea de m’enseigner, avec une patience cruelle. Peinture, musique, théâtre, cartes, dés — tout devint un langage pour converser avec l’invisible. J’appris à manipuler les apparences comme on manipule un jeu dangereux : avec précision, mais en sachant qu’il peut se retourner à tout instant.
Je ne fus jamais un guerrier.
Je n’en eus ni la stature, ni le désir.
Mon arme n’est pas la lame, mais le tirage. Elle est fragile dans sa forme, subtile dans son intention, éphémère dans son passage — et pourtant absolue dans ses effets. Mes cartes frappent les corps, ébranlent les esprits, touchent l’âme ; elles apaisent, guérissent, élèvent, mais elles peuvent aussi condamner, briser et tourmenter. Leur puissance ne naît jamais du carton retourné, mais du fruit du hasard — un hasard qui n’est jamais aveugle. Il obéit à l’attitude de celui qui me fait face, à la bonté ou à la haine qu’il porte, à l’état d’esprit et aux intentions de chacun, et même à mon propre cœur au moment du tirage. Ainsi, le combat devient un jeu — et le jeu, un tribunal. Chaque carte est une sentence, chaque partie une épreuve, et nul ne peut tricher sans que le hasard ne le trahisse.
La chance n’est jamais gratuite. Elle enseigne en punissant. Elle révèle en détruisant.
C’est alors que Zeus apparut dans mon existence — non comme un sauveur flamboyant, mais comme une présence silencieuse, inébranlable, qui plane au‑dessus du tumulte des autres puissances. Les cartes que je tiens ne sont pas les siennes : elles portent la marque de tous les Dieux de l’Olympe, chacune avec sa volonté, sa colère, sa sagesse. Pourtant, c’est dans le silence de son regard que je trouvai la voie à suivre, et dans l’inflexible équilibre de sa volonté que je choisis de me tenir. Non par crainte, non par contrainte, mais parce que c’est lui seul qui tisse le fil du destin auquel je peux confier ma main et mes cartes.
Chaque tirage devient une lecture du fil qu’il tisse dans l’ombre, un fil invisible qui relie le chaos apparent à un équilibre secret. Les autres divinités peuvent m’observer, murmurer, juger… mais c’est à Zeus que je confie mon rôle dans ce théâtre, à lui que je laisse l’autorité silencieuse guider ma main.
Servir Zeus n’est pas une question de gloire.
C’est accepter de contempler le destin dans sa vérité nue, sans détourner les yeux, sans illusion.
Mes cartes, mes dés, mes illusions ne sont que des instruments, des lentilles à travers lesquelles percevoir l’ordre caché du monde — et parfois, rappeler à ceux qui l’oublient que même le hasard obéit à un maître.

IV. Le Pacte du Fil Fragile
Ainsi naquit ma vocation.
Je ne suis pas un ange pour combattre, mais pour révéler. Pour guider sans imposer. Pour corriger avec le hasard comme instrument, avec les cartes comme messagers, et chaque sourire ou étonnement comme clé pour éclairer ce qui sommeille dans le cœur de ceux que je croise.
Chaque partie que je joue est un rite.
Chaque tirage, une offrande.
Mon art consiste à marcher sur le fil fragile du destin, à observer le monde sans détourner le regard, à influencer subtilement ce qui peut l’être sans jamais confondre contrôle et tyrannie. Chaque geste, chaque choix, chaque carte révèle ce que je suis et ce que je décide de montrer : un guide dans l’ombre, un éclaireur de vérité.

V. Le Seuil des Immortels
Aujourd’hui, je franchis le seuil du Mont Olympe.
Je suis encore un novice, mais mon esprit est un théâtre où se jouent des parties dont l’enjeu dépasse la victoire. Chaque rencontre est une énigme. Chaque sourire, une menace ou une promesse. J’observe. J’apprends. Je teste le hasard. Et je joue mes tours avec patience et malice.
Les autres guerriers ne savent pas encore ce que je suis réellement. Ils voient un amuseur, un illusionniste. Ils ignorent le stratège silencieux qui jauge le destin à chaque geste.
Je ne suis ni un héros, ni un dieu.
Je suis Lushen.
Et lorsque les cartes tomberont, ce ne sera jamais par hasard.
